Jeudi 22 novembre 2007
(Suite de ma petite série sur Têtes Raides.)
Adonc, Chamboultou a été le premier disque des Têtes que j'aie écouté, intrigué par la chanson "Mon slip" entendue par hasard, et aussi par la pochette, un bel objet signé des "Chats Pelés", capharnaüm de petits personnages et d'objets en carton découpé, avec au milieu un éléphant bleu rigolard à la trompe en trompette. Le disque date de 1998, le groupe a déjà plus de dix ans, et c'est déjà leur sixième disque en studio ; mais pour mes oreilles, c'est le premier.
Le premier titre, "Du boulot", est dans le ton gentilment déconnant de la pochette, musicalement savoureux avec ses interventions de piano et de trompette. Déjà le texte de Christian Olivier mérite plusieurs écoutes, on en retiendra une ronde pétillante de métiers, qui par moment rappelle un peu Prévert, et qui se termine par une déclaration d'amour "la plus indécente possible" comme aurait pu dire Vian. Puis viennent "Les hirondelles", dans un ton totalement différent. Une chanson qui fout la chair de poule, avec ses silences éloquents, ses solos déchirants de violoncelle, et un texte plein de tristesse mélancolique ; c'est encore une forme de chanson d'amour, peut-être. Peut-être, car rien n'est certain, la poésie de Christian Olivier se refuse souvent, dans ses meilleurs moments, a une interprétation unique et simple. Pour résumer, "les Têtes Raides, ce qu'il y a de génial avec eux, c'est qu'on n'y comprend rien !"
En fait, c'est un sentiment qu'on a tous eu, un jour ou l'autre, en lisant Baudelaire, ou Rimbaud, ou Eluard ou Breton, ou qui sais-je encore ? Nerval bien sur, ou même Du Bellay :
"La nuit déjà en son parc amassait
Un grand troupeau d'étoiles vagabondes [...]"
le poète parle de lui, d'une expérience autobiographique, ou peut-être il ment, quelle importance ? L'image est là, souveraine, le sens initial de l'ensemble n'est pas fait pour être compris, ce qui importe, c'est ce que nous, lecteur, y voyons, y ressentons. L'idée de départ n'est qu'une charpente sur laquelle la poésie s'est bâtie. Si elle n'est plus apparente, c'est voulu. Revenons aux hirondelles, qui "criblaient les nuages en volant" :
"Un enfant m'a dit tout ça,
M'a dit tout ce que je ne veux pas,
Dire que je suis trop vieux déjà..."
Qui est cet enfant ? Qu'importe, vraiment, qu'importe.
Après les hirondelles, "Les roseaux", retour de la musique de cirque, brillante acrobatie verbale ; puis "Chamboultou", pochade un peu vaine contre une censure imaginaire, mais ça fait du bien ! Puis vient l'une des chansons les plus inoubliables du groupe, qui pourtant s'appelle "Oublie cette chanson". Pour une fois, le texte, bien que complexe, me semble assez limpide. Ce que j'ai tenté vainement d'expliquer plus haut, c'est ce que la chanson dit :
"La vilaine chanson
Qui ne dit pas son nom,
Qui murmure tout bas
Ce qu'elle ne dira pas...
Oublie cette chanson
Qui ne fait que passer
Car c'est une chanson
Faite pour s'oublier."
Puis "Le créditeur", un titre qui fout une pèche terrible ! Répétez : "Un kamikaze soviétique m'a tout appris du kazatchok. J'ai repris mes claques et mes cliques et une manchette qui m'a mis knock" ! La chanson suivante est la première adaptation du disque : "Le coeur a sa mémoire", un texte de Mauricette Leibowitch, la soeur de Francis Lemarque, en hommage aux juifs déportés. Emotion et retenue, un moment précieux. La chanson suivante, "Parazite", n'est pas mauvaise, loin de là : on y trouve le côté festif, la complicité lumineuse de l'accordéoniste Jean Corti, et un finale énervé qui rappelle que Têtes Raides est toujours un groupe de rock. Pourtant elle tombe un peu comme un cheveu sur la soupe, dommage. En effet, ce qui suit prolonge l'émotion créée par "le coeur a sa mémoire", sous la forme de la colère. Sur un air faussement naïf d'accordéon, rejoint crescendo par les autres instruments, Christian Olivier déclame "Dans la gueule du loup", texte de Kateb Yacine sur la répression sanglante de la manifestation du 17 octobre 1961, ce second crime contre l'humanité pour lequel Maurice Papon n'aura finalement jamais été jugé : "Peuple français, tu as tout vu, oui tout vu de tes propres yeux. Et maintenant, vas-tu parler ? Et maintenant vas-tu te taire ?"
Ensuite vient ça :
"Guignol" : une chanson finalement pas si évidente. On pourrait parler de chanson engagée, j'y verrais plutôt une chanson sur l'engagement. On constate l'absurdité et l'imposture de la morale de la "bonne société", cette "mascarade empaquetée" ; alors que faire ? "Ne tardons pas, qu'on en rigole !" Voilà le point de départ. Mais ensuite ? "Alors on s'engagea sans yeux ni bras, on rampera même s'il le faudra"... glaçant. Pas simple disais-je, et finalement on a été prévenu : réécoutez cette chanson, mais ne vous attendez pas à comprendre, ne cherchez pas à tout comprendre...
"Ecris-moi" : encore une chanson d'amour énigmatique, avec un vers magnifique : "Moi qui avais tout vu, qui avais tout entendu, un brin d'herbe me cachait la vue du monde". "Mon slip", j'en ai déjà pas mal parlé dans le post précédent. Enfin l'album se termine par le très court "Vent chante", un avertissement dylanien à celui qui n'écoute pas ce que chante le vent : "le temps ne pardonera pas".
À la première écoute du disque, ce qui m'avait le plus frappé, outre la densité du propos poétique, l'unité et la constance de l'inspiration, c'était la précision et la justesse des idées musicales. Pourtant, Chamboultou, je m'en rends compte maintenant, avait un peu déçu les fans de la première heure, par son côté "trop lèché", "trop sage". Pas étonnant que j'aie pu le découvrir sur France Musique ! Mais c'est leur faire un mauvais procès : les choix de ce disque sont impeccables, parfaitement justifiés à l'égard de ce qui est chanté (sauf peut-être pour "Parazite", je me répète ?) ; c'est aussi ça, Têtes Raides : sur "Mange tes morts", c'est un groupe punk-rock, sur "Fleur de yeux", c'est de la chanson flamboyante et baroque ; sur Chamboultou c'est plus concentré, plus intérieur ; depuis ils se sont de nouveau lâchés et ont ressorti les guitares électriques : ils ont toujours eu cette liberté de choix dans la cohérence, et ne s'endorment pas sur des formes rabbachées, ils fuient la répétition. La seule chose à quoi il faut s'attendre à coup sur avec "Banco !", c'est à être surpris.
Adonc, Chamboultou a été le premier disque des Têtes que j'aie écouté, intrigué par la chanson "Mon slip" entendue par hasard, et aussi par la pochette, un bel objet signé des "Chats Pelés", capharnaüm de petits personnages et d'objets en carton découpé, avec au milieu un éléphant bleu rigolard à la trompe en trompette. Le disque date de 1998, le groupe a déjà plus de dix ans, et c'est déjà leur sixième disque en studio ; mais pour mes oreilles, c'est le premier.
Le premier titre, "Du boulot", est dans le ton gentilment déconnant de la pochette, musicalement savoureux avec ses interventions de piano et de trompette. Déjà le texte de Christian Olivier mérite plusieurs écoutes, on en retiendra une ronde pétillante de métiers, qui par moment rappelle un peu Prévert, et qui se termine par une déclaration d'amour "la plus indécente possible" comme aurait pu dire Vian. Puis viennent "Les hirondelles", dans un ton totalement différent. Une chanson qui fout la chair de poule, avec ses silences éloquents, ses solos déchirants de violoncelle, et un texte plein de tristesse mélancolique ; c'est encore une forme de chanson d'amour, peut-être. Peut-être, car rien n'est certain, la poésie de Christian Olivier se refuse souvent, dans ses meilleurs moments, a une interprétation unique et simple. Pour résumer, "les Têtes Raides, ce qu'il y a de génial avec eux, c'est qu'on n'y comprend rien !"
En fait, c'est un sentiment qu'on a tous eu, un jour ou l'autre, en lisant Baudelaire, ou Rimbaud, ou Eluard ou Breton, ou qui sais-je encore ? Nerval bien sur, ou même Du Bellay :
"La nuit déjà en son parc amassait
Un grand troupeau d'étoiles vagabondes [...]"
le poète parle de lui, d'une expérience autobiographique, ou peut-être il ment, quelle importance ? L'image est là, souveraine, le sens initial de l'ensemble n'est pas fait pour être compris, ce qui importe, c'est ce que nous, lecteur, y voyons, y ressentons. L'idée de départ n'est qu'une charpente sur laquelle la poésie s'est bâtie. Si elle n'est plus apparente, c'est voulu. Revenons aux hirondelles, qui "criblaient les nuages en volant" :
"Un enfant m'a dit tout ça,
M'a dit tout ce que je ne veux pas,
Dire que je suis trop vieux déjà..."
Qui est cet enfant ? Qu'importe, vraiment, qu'importe.
Après les hirondelles, "Les roseaux", retour de la musique de cirque, brillante acrobatie verbale ; puis "Chamboultou", pochade un peu vaine contre une censure imaginaire, mais ça fait du bien ! Puis vient l'une des chansons les plus inoubliables du groupe, qui pourtant s'appelle "Oublie cette chanson". Pour une fois, le texte, bien que complexe, me semble assez limpide. Ce que j'ai tenté vainement d'expliquer plus haut, c'est ce que la chanson dit :
"La vilaine chanson
Qui ne dit pas son nom,
Qui murmure tout bas
Ce qu'elle ne dira pas...
Oublie cette chanson
Qui ne fait que passer
Car c'est une chanson
Faite pour s'oublier."
Puis "Le créditeur", un titre qui fout une pèche terrible ! Répétez : "Un kamikaze soviétique m'a tout appris du kazatchok. J'ai repris mes claques et mes cliques et une manchette qui m'a mis knock" ! La chanson suivante est la première adaptation du disque : "Le coeur a sa mémoire", un texte de Mauricette Leibowitch, la soeur de Francis Lemarque, en hommage aux juifs déportés. Emotion et retenue, un moment précieux. La chanson suivante, "Parazite", n'est pas mauvaise, loin de là : on y trouve le côté festif, la complicité lumineuse de l'accordéoniste Jean Corti, et un finale énervé qui rappelle que Têtes Raides est toujours un groupe de rock. Pourtant elle tombe un peu comme un cheveu sur la soupe, dommage. En effet, ce qui suit prolonge l'émotion créée par "le coeur a sa mémoire", sous la forme de la colère. Sur un air faussement naïf d'accordéon, rejoint crescendo par les autres instruments, Christian Olivier déclame "Dans la gueule du loup", texte de Kateb Yacine sur la répression sanglante de la manifestation du 17 octobre 1961, ce second crime contre l'humanité pour lequel Maurice Papon n'aura finalement jamais été jugé : "Peuple français, tu as tout vu, oui tout vu de tes propres yeux. Et maintenant, vas-tu parler ? Et maintenant vas-tu te taire ?"
Ensuite vient ça :
"Guignol" : une chanson finalement pas si évidente. On pourrait parler de chanson engagée, j'y verrais plutôt une chanson sur l'engagement. On constate l'absurdité et l'imposture de la morale de la "bonne société", cette "mascarade empaquetée" ; alors que faire ? "Ne tardons pas, qu'on en rigole !" Voilà le point de départ. Mais ensuite ? "Alors on s'engagea sans yeux ni bras, on rampera même s'il le faudra"... glaçant. Pas simple disais-je, et finalement on a été prévenu : réécoutez cette chanson, mais ne vous attendez pas à comprendre, ne cherchez pas à tout comprendre...
"Ecris-moi" : encore une chanson d'amour énigmatique, avec un vers magnifique : "Moi qui avais tout vu, qui avais tout entendu, un brin d'herbe me cachait la vue du monde". "Mon slip", j'en ai déjà pas mal parlé dans le post précédent. Enfin l'album se termine par le très court "Vent chante", un avertissement dylanien à celui qui n'écoute pas ce que chante le vent : "le temps ne pardonera pas".
À la première écoute du disque, ce qui m'avait le plus frappé, outre la densité du propos poétique, l'unité et la constance de l'inspiration, c'était la précision et la justesse des idées musicales. Pourtant, Chamboultou, je m'en rends compte maintenant, avait un peu déçu les fans de la première heure, par son côté "trop lèché", "trop sage". Pas étonnant que j'aie pu le découvrir sur France Musique ! Mais c'est leur faire un mauvais procès : les choix de ce disque sont impeccables, parfaitement justifiés à l'égard de ce qui est chanté (sauf peut-être pour "Parazite", je me répète ?) ; c'est aussi ça, Têtes Raides : sur "Mange tes morts", c'est un groupe punk-rock, sur "Fleur de yeux", c'est de la chanson flamboyante et baroque ; sur Chamboultou c'est plus concentré, plus intérieur ; depuis ils se sont de nouveau lâchés et ont ressorti les guitares électriques : ils ont toujours eu cette liberté de choix dans la cohérence, et ne s'endorment pas sur des formes rabbachées, ils fuient la répétition. La seule chose à quoi il faut s'attendre à coup sur avec "Banco !", c'est à être surpris.




Hein ? Quoi
?

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